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HOMMAGE

à Louis Jourde

décédé le 26 avril 2011

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E-N-T-

FAUT-IL SE MEFIER DES ENT ?

 

« ENT » est l’un de ces sigles devenu familier depuis quelques temps. Dans le secondaire, aucun enseignant désormais, ne peut l’ignorer. Il signifie : « environnement numérique de travail ». Les « ENT » constituent donc, premièrement, un environnement. Un environnement est un milieu qui nous enveloppe, au sein duquel notre existence se déroule, c’est un lieu que nous habitons. Pour l’homme, le premier de ses environnements fut la nature. C’est aujourd’hui le monde artificiel des objets qu’il a édifié avec ses mains. Dans ce monde artificiel où désormais il vit, l’homme a rapport avec quantité d’objets, dont certains  sont comme des prothèses qui prolongent son corps. Au bout de la main de l’homme moderne nous trouvons par exemple aujourd’hui, la plupart du temps,  un téléphone portable. Au bout de ses doigts nous trouvons aussi le clavier d’un ordinateur. C’est le cas pour l’enseignant, en particulier dans le secondaire, dont la journée de travail implique nécessairement, à un moment donné ou un autre, qu’il prenne position en face de l’une de ces machines, quelques instants, ou plus si sa fonction l’exige. Le support papier a été remisé, la saisie des absences est numérisée, il n’y a plus, ou il n’y aura bientôt plus, de cahier de texte. Les jeunes collègues ne connaîtront pas les joies du remplissage, stylo à la main, des bulletins chaque fin de trimestre. L’outil numérique génère en outre un espace de communication, nous n’avons plus  besoin d’un contact physique pour nous parler, on peut désormais s’échanger des informations à tout moment, nous avons dépassé les contingences de la rencontre. Gain de temps pour les services de la vie scolaire, possibilité de procéder à toute une série d’opérations, confortablement,  depuis chez soi, intensification de la communication entre les enseignants, pourquoi serions-nous nostalgiques du papier et du stylo ? Ce nouveau milieu de vie professionnelle, cet environnement numérique de travail, pourquoi ne serait-il pas une bonne chose ? La méfiance à leur égard, les réticences à s’en servir, ne sont-elles pas simplement les expressions de ce réflexe irrationnel, de cette peur qui agitent l’homme depuis toujours dès qu’il est confronté à ses propres inventions, à ses propres prouesses techniques ? Et d’autre part, à quoi sert de protester contre un tel progrès technique et qui a sérieusement la prétention de l’interrompre ou de faire marche arrière ?  Qu’y-a-t-il donc à craindre dans les « ENT » ? On peut bien sûr mentionner l’argument classique, souvent utilisé pour critiquer le progrès technique, en particulier l’introduction de la machine dans le monde du travail. Actuellement nous constatons au niveau de nos établissements secondaires la baisse tout aussi spectaculaire du nombre des assistants d’éducation dans les services de vie scolaire. Cette baisse serait-elle possible, en tout cas dans cette dimension,  si le traitement informatique des absences, qui constitue un aspect fondamental du

travail  quotidien des services de vie scolaire, ne permettait pas l’effectuation de ce travail avec une main d’œuvre numériquement inférieure à celle requise dans le contexte d’un traitement papier? Lorsque nous renseignons les « ENT », plutôt que de remplir comme nous le faisions il y a quelques années un support papier, nous nous comportons, inconsciemment, comme nous nous comportons lorsque nous remplissons informatiquement notre déclaration d’impôts, ou comme lorsque nous passons aux caisses automatisées des supermarchés. Nous faisons travailler des machines, et, ce faisant, nous contribuons à rendre les fonctionnaires des impôts, les caissières de supermarchés, ou encore les assistants d’éducation, superflus, inutiles. Si des machines de surveillance étaient installées dans chaque couloir de chaque établissement, peut-être la fonction d’assistant d’éducation pourrait-elle être purement et simplement supprimée ? Il est possible que, prenant du recul par rapport à ce fait, nous nous rendions compte qu’en parallèle, il est compensé par un autre fait : pour la maintenance, la conception de ces systèmes informatiques qui rendent dans certains points du monde du travail le travailleur superflu, il faut que d’autres travailleurs soient formés. Mais cependant, à notre niveau d’observation, ce que nous constatons, c’est l’amaigrissement de certains postes de travailleurs, en lien étroit avec  l’installation des « ENT », et ceux-là ne seront guère rassurés par une perspective plus globalisée.  Les enseignants sont-ils à l’abri d’être remplacés par des machines, eux dont la compétence pédagogique ne semble guère remplaçable par des ordinateurs. Rien n’est moins sûr. Les « ENT » en effet n’ont sans doute pas développés encore l’intégralité de leur potentiel. Ma fille qui est en collège se connecte le soir sur les « ENT» pour effectuer des exercices de mathématiques. Bientôt peut-être se connectera-t-elle sur les mêmes « ENT » pour accéder à un cours qu’un enseignant aura rédigé, ou, mieux encore, pour accéder à un cours vidéo, qu’un enseignant réalisera en direct devant 10 classes ou plus au même moment ?  Les IFSI (institut de formation de soins infirmiers) ont systématisé cette année le cours sous forme de vidéo conférence. Le résultat c’est évidemment la réalisation d’un gain en termes de main d’œuvre. C’est aussi l’élimination pure et simple de la relation pédagogique c'est-à-dire d’un rapport individué et vivant entre l’enseignant et l’élève. Cette relation est déjà profondément altérée dans le cadre d’un cours en amphithéâtre, mais elle est purement et simplement détruite avec la vidéo conférence. Cette possibilité est inscrite dans les « ENT », au titre d’un de ses éventuels développements futurs. Pourtant ils s’imposent insensiblement  comme une évidence, dont la mise en question serait de l’ordre d’une réaction irrationnelle.

L’autre argument que nous voudrions développer concerne une distinction qu’on trouve chez Simondon, philosophe contemporain, bien connu pour ses réflexions sur la technologie. Ce dernier opère donc une distinction qu’ordinairement, dans le langage courant, on ne rencontre guère, entre l’outil et l’instrument. L’outil, affirme-t-il, est un objet dont la mise en œuvre permet d’imprimer certaines modifications délibérées sur le réel, permet d’accomplir certaines actions. Par exemple, un marteau est un outil, ou encore une vis. Un instrument est un objet qui, sans modifier le réel, permet d’en préparer la transformation en fournissant le moyen de récolter des informations sur le réel,  de le mesurer. Par exemple un niveau de maçon permet de savoir si un plan sensé être horizontal l’est effectivement. En reprenant la distinction de Simondon nous pourrions dire des « ENT » qu’ils sont à la fois un outil et un instrument. Nous avons pourtant tendance à ne voir en eux que des outils, outils de communication, permettant l’action de transmettre de l’information, ou encore outils pour consigner le contenu du cours réalisé afin de le mettre à disposition des élèves (fonction de l’ancien cahier de classe). Mais cependant, sans que nous nous en rendions forcément bien compte les « ENT » sont aussi un instrument : ils permettent de récolter des informations, non dans le cadre d’une procédure de communication explicite, mais à notre insu. Un spectateur extérieur, disposant des accréditations requises, pourrait fort bien s’immiscer dans nos messageries et prendre connaissance de nos conversations numériques. Dans le cadre d’un simple échange verbal avec des collègues, une telle démarche d’espionnage était de toute évidence plus délicate : il aurait fallu à ce spectateur  espion une complicité parmi les participants à la conversation. Comme tout espace numérique de conversation les « ENT » donnent l’illusion à ceux qui s’en servent pour communiquer d’être un équivalent de l’ancienne discussion privée. Mais la possibilité de leur accessibilité à d’éventuels espions numériques rend peu crédible ce caractère privé auquel pourtant les utilisateurs ont tendance à croire. Les « ENT » sont donc certes un outil de communication, mais aussi un instrument de récolte potentiel de données dont nous croyons à tort qu’elles ne sont accessibles qu’à nous, et à ceux avec lesquels nous voulons les partager. Pour ma part, mes tendances paranoïaques sont sans doute responsables de l’usage minimaliste que je fais de ma

messagerie électronique. Mais sans être paranoïaque on peut tout simplement être méfiant. Aucun outil informatique de ce genre ne pourra jamais donner les garanties nécessaires pour évacuer le risque qu’il ne devienne cet instrument d’espionnage fournissant à ses utilisateurs les données nécessaires à on ne sait quelle action possible. C’est ce genre de méfiance concernant l’usage des données numériques relatives à nos espaces privés qui environnait la mise en œuvre contestée du logiciel bases élèves. 

Un autre argument concernerait cette fois la façon dont les « ENT » transforment nos relations professionnelles. En tant qu’alternative à la discussion verbale, ce type d’outil numérique ne peut qu’inciter à remplacer la conversation vivante en face à face. Or, un tel remplacement est évidemment une perte, et conduit à l’appauvrissement de la relation à l’autre. Qu’est-ce qu’une communication sans la parole vivante de l’autre, s’incarnant dans un visage expressif ? Nous disons-nous autant par l’intermédiaire de nos écrans, que ce que nous nous disons lorsque nous nous parlons ? La généralisation et l’intensification de l’usage des « ENT » ne va-t-elle pas détruire ce qui reste de lien vivant entre les enseignants ?  C’est sans nul doute d’un excès et donc d’un mauvais usage qu’il s’agit ici. Mais un tel excès n’est-il pas inscrit d’une certaine manière dans l’outil numérique, dont la puissance d’attraction est déjà bien connue : combien le célèbre dispositif « face book » comporte-t-il aujourd’hui d’usagers ? Combien de temps chacun de ces usagers passe-t-il devant son écran à communiquer ? Quel lien peut-il être tissé à l’autre, via l’écran de l’ordinateur ? Ce sera toujours un lien médiatisé, un lien indirect par conséquent. Il me semble qu’une perte du caractère direct de la communication ne peut qu’altérer la richesse du contact humain, et conduire à  une certaine perte du rapport à l’autre, à un certain isolement moderne, un isolement  derrière l’écran. Le paradoxe de la communication numérique est peut-être que sa généralisation isole de plus en plus les individus. Un tel isolement, sur un plan politique est évidemment du plus grand intérêt pour le pouvoir. Mais peut-être me reprochera-t-on d’aller trop loin, et de céder à mes tendances paranoïaques… Ce qui est sûr c’est que la réflexion présentée ici est loin d’être complète, et qu’elle attend, dans les prochains numéros vos contributions qui seront donc les bienvenues sur cette question.

                                                                 Franck Lacrampe